
« Mais non ! Ecoutez-moi Louise, je vous ai déjà dit qu’il ne fallait pas vous promener toute nue dans les couloirs. Puis, ne m’appelez pas maman, je ne suis pas votre mère, je suis Nathalie, l’aide soignante. Décidément vous êtes mure vous ! Je vais être obligée d’appeler l’infirmière pour qu’elle vous fasse une piqûre ! Et maintenant vous pleurez ! Arrêtez de vous comporter comme une enfant Louise, pour l’amour de Dieu. Comment vais-je y arriver si tous les pensionnaires se mettent à faire comme vous ?
Lâchez ma blouse Louise ! C’est bon là. D’accord, je n’appelle pas l’infirmière mais il faudra quand même que je consigne votre comportement sur mon rapport. Allez, recouchez-vous, c’est l’heure de la sieste et puis, surtout rhabillez-vous, sinon je cours chercher de l’aide. Aujourd’hui c’est Ghislaine qui est de garde et vous savez qu’elle n’est pas douce.
Bon Louise, c’est fini maintenant ! Si tu continues comme ça tu n’auras pas de cadeau pour Noël ! C’est bien, tu vois, quand tu veux, tu sais être sage pour faire plaisir à maman. Un bisou ? Tu veux un bisou avant de dormir ? Le voilà ma puce. Allez, endors-toi, maman passera te réveiller quand l’heure de la sieste sera finie, et surtout, tu ne te lèves pas, si tu as envie d’aller aux toilettes tu m’appelles, d’accord ? »
Je n’en peux plus moi ! S’il n’y avait que Louise mais ils sont tous comme ça ici. C’est épuisant. Cet après-midi c’est Louise qui commence, je crains que Henry ne suive. Je l’ai vu nous regarder dans le couloir le temps que je négociais le retour de Louise dans sa chambre. Il fait chaud, le directeur refuse de climatiser sous prétexte que le budget ne le permet toujours pas. Il ne voit pas qu’ils souffrent de cette canicule ces pauvres petits vieux ? Nous aussi, mais nous c’est moins grave ! Cette chaleur aggrave leurs délires. Ils ne dorment plus, ils ne mangent plus mais ils font pipi et caca partout. J’en ai marre de nettoyer leurs saletés ! Ce n'est pas de la motivation qu’il faut pour travailler ici, c’est plus, beaucoup plus. Ce métier est quasiment un sacerdoce.
Je les aime pourtant les pensionnaires, sinon je serai partie depuis longtemps. Ils sont si perdus et si attachants ! Je me questionne toujours sur les protocoles appliqués, fait-on tout ce qu’on peut pour les aider à ne pas sombrer ? Fait-on tout ce qu’on peut pour que leur cas ne continue pas à s’aggraver ? Est-ce qu’il est bon de les suivre dans leurs délires ?
Je crois que je me pose trop de questions, c’est sans doute pour ça que ce travail me fatigue. Je me sens usée.
Oh non ! Pas lui ! Henry je m’y attendais mais pas Léopold ! Et en plus il en a mis partout dans le couloir !
« Léopold ! Vous arrêtez tout de suite ! Ne voyez-vous pas que vous êtes en train de peindre avec vos excréments ? Non ! Vous n’êtes pas Vincent !! Et votre oreille est toujours là ! Léopold Grimaud ! Vous vous appelez Léopold Grimaud ! Vous avez soixante-quatorze ans et vous êtes atteint de la maladie d’Alzheimer. Et moi je suis Nathalie, aide soignante dans cet établissement ou vos enfants vous ont placé et j’en ai assez de nettoyer votre merde à chaque fois que vous vous prenez pour Van Gogh ! »
Je ne sais même pas par ou l’attraper pour le conduire aux douches. Tiens, voilà Paul l’infirmier. Il va bien falloir qu’il m’aide là, je n’ai pas assez de force pour pousser Léo et je n’ai pas vraiment envie de rentrer dans son délire aujourd’hui. Quand je fais semblant d’y croire il me prend pour son amoureuse, ce qui me rassure c’est qu’il fait ça à toutes les femmes du centre !
« Ah , Paul ! Tu me sauves la vie mon grand ! Je n’en peux plus, je viens à peine d’en finir avec la mère Barcelo qui se promenait encore toute nue dans le couloir. Tu veux bien prendre Léo en charge ? J’ai encore la tournée boisson à faire avant de partir et si je douche Léo je n’aurai plus le temps. Merci, tu es un ange ! »
Il est gentil Paul, je crois que je lui plais mais en ce moment je n’ai pas du tout la tête à ça. Je le vois me regarder tout en poussant Léo vers sa chambre. Il me plait, mais on ne mélange pas travail et vie privée. Peut-être quand je serai partie du centre. Des fois je me dis que je n’arriverai jamais à les laisser mes petits pensionnaires, même s’ils m’en font voir de toutes les couleurs.
« Allez Margaux, vous savez bien qu’il faut boire par cette canicule ! Si, si ! Finissez-moi ce verre, faites-moi plaisir… regardez Denise elle a tout bu ! Mais oui, je sais Denise est plus grande, mais vous allez y arriver, allez, encore un petit effort ! Mais non, je ne vais pas vous punir de récré, il n’en est pas question, vous buvez en en point c’est tout ! Si vous ne sortez pas en début d’après midi c’est parce qu’il fait trop chaud et non parce que vous êtes punies !
Oui, oui, je sais que vous connaissez votre poésie par cœur. Oui, Margaux, je vais en choisir une pour la fête des pères parce que la fête des mères est déjà passée… c’est bien Margaux, vous voyez que vous y arrivez quand vous voulez ? Le verre est vide. Reposez-vous maintenant, le feuilleton va commencer »
Emmy
01.08.06