
Suzanne
*****
Elle est là, assise face à la fenêtre. Une fine silhouette abattue.
Le sommeil tarde à venir depuis qu’elle ne vit plus toute seule. Elle ne trouve plus ses rituels contre l’insomnie.
Suzanne est de ce genre de femmes qui passe souvent inaperçu, pourtant ses yeux laissent présager une vraie richesse intérieure. Son regard vous met à nu et le peu qu’elle vous dit vous touche profondément. Dans le vif.
Elle était sage-femme dans un hôpital public de Dijon quand la guerre éclata. Très vite elle fût réquisitionnée pour soigner les blessés allemands dans un hôpital lyonnais. Suzanne les côtoyait tous les jours, avait pitié de ces hommes malgré le fait qu’ils étaient des ennemis. Le soir elle réussissait à s’endormir en se disant : « Suzanne, tu fais ton travail, rien que ton travail. On t’a appris à soigner les êtres humains sans distinction aucune. »
Ces quelques mots la rassuraient et devinrent le rituel qui lui permit de trouver le sommeil pendant toute la guerre.
Une femme sans éclat, sauf ses yeux qui malgré cette profonde tristesse paraissaient appeler à la conversation. Elle n’avait pas d’amis et peu de relation avec ses collègues de travail. Son passe-temps favori consistait à se promener, seule. Elle réussissait de cette façon à vider enfin sa tête de toutes les questions qu’elle se posait depuis que ses parents lui avaient rétorqué qu’à 32 ans il serait temps qu’elle trouve un mari et qu’elle songe à s’arrêter de travailler et fonder une famille.
Il l’avait aimée dès le premier regard. Lui c’est Kurt. Un officier allemand grièvement blessé, donné presque pour mort. Comateux à son arrivée à l’hôpital, aucun espoir ne fût nourri quant à sa guérison. Sauf peut-être celui de Suzanne. Elle lui rendait visite tous les jours, elle lui tenait compagnie pendant de longs moments. Il devint le confident muet et aveugle de Suzanne. Elle lui livrait peurs et doutes, espoirs et rêves fous, elle se racontait à cet spectateur absent et présent à la fois, cet être, cet inconnu qui ne la jugerait pas.
Une semaine, deux semaines passèrent et Kurt bougea sa main droite en marmonnant quelque chose d’inintelligible. Suzanne était là, à son chevet. Elle prit sa main et Kurt ouvrit les yeux. Il fixa Suzanne d’un air mi-étonné mi-émerveillé et lui dit « Je vous aime, vous êtes mon ange gardien ». Kurt retrouva rapidement une santé satisfaisante, cependant il se plaignait de forts maux de tête, il avait envie de garder encore un peu Suzanne à ses côtés. Non seulement il parlait le français avec aisance mais il était prévenant, attentionné. Suzanne en oubliait par moments que la France et l’Allemagne étaient en guerre. Elle continua à lui parler d’elle, de ses espoirs, de son désir le plus fou qui aurait été de devenir médecin.
Kurt était professeur de lettres avant la guerre. Il lui parla de son pays, l’Allemagne. Il était certain de se battre pour la bonne cause.
Suzanne prenait peur, elle aimait cet homme, c’était une évidence mais elle ne pouvait décemment pas l’aimer, il était allemand et de surcroît sympathisant nazi. Mais elle continuait de lui rendre visite comme aimantée par ce personnage, cet inconnu à qui elle avait tout confié de sa vie. Avait-il entendu ce qu’elle lui disait ? Pourquoi parlait-il le français ? Pourquoi s’était elle confiée à lui? Pourquoi l’aimait-elle ? Est-ce que Kurt l’aimait aussi ? Comment allaient-ils faire ? Toutes ces questions lui rendaient la vie impossible. La souffrance de Suzanne devint trop lourde à porter. Déchirée, que devait-elle faire? Elle devait mettre fin à ce délire et songer à fonder une famille, épouser un homme gentil et attentionné mais pas allemand, elle ne pouvait, elle ne devait pas être amoureuse d’un allemand. Elle partit en quête d’amour, de mari idéal. Elle allait le trouver.
Suzanne demanda à reprendre son travail de sage-femme dans une institution privée. Kurt fut aussitôt rappelé sur le front. La guerre touchait à sa fin. Elle fût soulagée du départ de Kurt mais une profonde tristesse l’envahit à jamais. Kurt était l’homme de sa vie, mais non, non, elle ne pouvait pas l’aimer, non. Elle voulait être heureuse, elle en avait assez de souffrir, de solitude ou d’amour, elle ne voulait plus souffrir. Sa voie était tracée, elle allait se marier, elle ne savait pas encore avec qui mais elle allait se marier.
Suzanne épousa Paul, un médecin lyonnais. Elle lui donna trois enfants : Reine, Marianne et Robert. Une vie en règle, sans doutes, sans questions, sans cris, rassurante, indolore. Il ne passait pas un jour sans que Suzanne pense à Kurt, il serait à jamais dans son cœur. Qu’avait-elle à rester attachée à cet amour, platonique de surcroît ? Cette pensée la torturait même avec la certitude d’avoir fait le bon choix. Elle n’arrivait pas à oublier Kurt, cet homme qui ne l’avait jamais embrassée ni touché, cet homme qui avait su la faire sortir de sa léthargie, qui avait réveillé tous ses sens. Suzanne se dit que depuis lui elle n’avait jamais ressenti ces sensations là.
Juin 1967. Reine, 20 ans, fait des études de médecine, elle comble ses parents, Paul, fier que sa fille perpétue la tradition familiale et Suzanne qui voit sa fille réaliser son rêve inassouvi. Comme tous les jeunes de son age, Reine aime voyager, entre copains. C’est comme ça qu’elle fait la connaissance de Dan, un jeune hollandais de qui elle tombe éperdument amoureuse.Elle voit Dan le plus souvent possible . Ils envisagent de se marier.
Quand Paul décède en mars 1970, le mariage de Reine est bel et bien programmé. Suzanne refuse de déplacer la date de celui-ci : le 1er juillet.
Presque trois-cents invités assistent à la cérémonie. Des français, des hollandais, les familles des mariés sont là ainsi que des dizaines d’amis de Reine et Dan.
Suzanne, recherche sa place à table, elle est entourée des parents de Dan et de quelques amis très chers au jeune couple. Parmi eux le professeur de français de Dan , son mentor, celui qui avait révélé chez Dan le talent d’écrivain : Kurt Orbach.
Suzanne et Kurt ne se quittèrent plus.
Émmy