
Dimanche matin, neuf heures trente trois, je suis réveillée par un rayon de soleil sur mon visage. Je n’aime pas le dimanche matin. Je n’aurai même pas besoin de courir pour arriver à l’heure au travail.
Machinalement, par le poids d’une habitude qui sera difficile à perdre, ma main explore l’autre côté du lit, vide, froid, propre, lisse… Je cherche en vain la trace de sa tête sur l’oreiller comme en ces premiers temps de notre vie commune ou il se levait sans faire de bruit pour aller acheter nos croissants du dimanche.
Il me suffirait de changer les draps pour effacer toute trace de lui, l’odeur de son parfum disparaîtrait enfin et ma tête ne serait plus entraînée comme autrefois mon corps dans le sillage de ses envies et de ses désirs. Ma poupée, c’est comme cela qu’il aimait m’appeler. Son parfum finira bien par s’évaporer maintenant qu’il n’est plus là. Son souvenir devient brumeux dans ma tête.
Le soleil atteint mes yeux, je grimace. La maison ne sent pas le café frais, les croissants ne seront pas là ce matin. Ils ne seront plus jamais là, pas dans les mains de Sébastien en tout cas. La simple idée de manger un croissant me donne la nausée.
Assise sur le bord du lit, la tête entre les mains, les coudes sur les genoux, je contemple la chambre, la commode sur laquelle se trouvent les bracelets en bois qu’il m’avait ramené du Mali le mois dernier. Je le voyais encore m’implorer d’arrêter, je voyais sur son visage cette moue si particulière entre douleur et plaisir. Je revoyais le champ de bataille de nos étreintes. Je l’entendais encore me dire « ma poupée ».
J’allais devoir passer l’aspirateur, je ne voulais plus aucune trace de lui dans cette chambre. Passer l’aspirateur, laver la chambre à fond, changer les draps. Chasser son odeur, chasser l’écho de ses râles, chasser son image.
Je me levai lentement, aussi lentement qu’un lendemain d’ivresse. Aussi lentement que le lendemain du jour ou il m’avait fait découvrir l’ecstasy. Je me dirigeais tout aussi lentement vers la cuisine ou je fis chauffer l’eau pour le café. Le frigo était rempli de tous ses produits survitaminés sans colorant, sans conservateur, sans matières grasses, sans goût, sans surprise, sans vie. J’attrapai un sac poubelle sous l’évier et j’entrepris de me débarrasser de tous ces produits superflus que je ne voulais plus voir. Plus chez moi…
Mentalement je dressai la liste de tout ce que j’aimerai à nouveau voir en ouvrant la porte de mon frigo. L’eau bouillait sur le gaz, je remis au lendemain la corvée de vidage du frigo et suis partie me faire un café, fort, j’en avais besoin. Demain je finirais de vider le frigo et je m’attaquerais au placard et aux poudres protéinées.
Mon café à la main et une tartine dans l’autre je partis m’installer dans le salon, j’ai cru, l’espace d’un instant le voir, moqueur, me regarder vernir mes ongles de pied.
Je me rendis compte qu’il faudrait encore du temps, encore plusieurs sacs et certainement plusieurs cartons pour qu’il achève de disparaître, pour que sa présence finisse de m’obséder. Je finis de boire mon café et retournais dans la chambre. Il y avait aussi ses affaires dans l’armoire.
Je me surpris, immobile, au milieu de la chambre une de ses chemises en soie dans la main. Je la jetai à terre, ce n’était pas en donnant prise à la nostalgie que j’avancerais vers la paix. Le froissement du tissu avait réveillé en moi des envies, des désirs. Je chavirais dans ma tête. Dans ma mémoire, encore toutes fraîches, les étreintes passionnées, le désir fou, les lents déshabillages, les caresses soyeuses…
Je pris rapidement mes affaires et je battis en retraite vers la salle de bain. J’avais oublié que la salle de bain était loin d’être un refuge ! Son parfum devenait obsédant dans cet espace réduit comme s’il marquait encore son territoire. Encore une fois je l’entendis dans ma tête me dire « ma poupée »…
Cette petite portion d’appartement me donnerait au moins autant de travail que le frigo. Nous n’étions pas un couple conventionnel, il passait des heures dans cette minuscule salle de bains à prendre soin de son corps, j’étais obligée de ruser pour arriver, après ma douche à prendre soin de moi. Il était toujours là, pressant, avec un flacon quelconque à la main sous prétexte qu’il était urgent d’essayer ce nouveau produit avant la prochaine compétition. L’armoire débordait de crèmes et autres huiles pour le corps destinées pour la plupart à sublimer les muscles. Il y avait aussi tout un rayon épilation.
La glace, au dessus du lavabo me narguait en me renvoyant encore une fois son image. J’eus l’espace d’un instant l’envie de fuir, de tout abandonner. L’envie de partir loin d’ici, de déménager de ce quartier, de cette ville, de partir à l’autre bout de la planète. J’aurais pu aussi mettre le feu à l’appartement pour détruire définitivement toute trace de lui. Et , après le feu, tout recommencer à zéro. Oublier le passé, oublier son nom, oublier son corps, oublier son sourire.
Je savais que je pourrais, oublier n’était maintenant qu’une question de temps et de volonté. Avant de quitter la salle de bain je jetai un coup d’œil vers la baignoire : le plus dur serait encore de faire disparaître son corps.
Emmy
25.06.06