- Allô !
- Carole ?
- Ecoute, je vais être directe mais il faut qu’on se sépare. Je vais te quitter, ça ne peut plus durer, on ne peut plus rester ensemble.
C’est ce qu’elle m’avait dit ce mercredi midi alors que je l’attendais avec un bœuf strogonoff préparé avec amour. Carole travaillait le mercredi matin et pas moi. Cette différence perturbait un peu nos week-ends, c’est pour cela que depuis que nous avions emménagé ensemble nous cherchions à travailler soit dans la même école, soit dans deux écoles ayant le même emploi du temps.
J’étais sidéré.
- Carole, mais qu’est-ce que tu racontes ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
- On va se quitter.
- Mais ce n’est pas possible ! Tu ne te rends pas compte dee ce que tu dis ! C’est pas fini ! Pas comme ça Carole… Tu veux dire qu’on ne se reverra plus ?
- Oui
Je me sentais flotter dans l’espace de ce petit appartement comme dans l’espace sidéral, en apesanteur. Elle n’était même pas là pour que je la prenne dans mes bras, elle n’était même pas là pour m’expliquer face à face les motifs de cette décision aussi soudaine que surprenante. Mes pensées évoluaient à présent dans le brouillard épais du doute et de l’incertitude. J’étais en apesanteur, choqué, je flottais dans l’inconcevable. Je me sentais comme un arbre déraciné. Et elle n’était même pas là en face de moi pour que je puisse la secouer pour la ramener et moi avec à la réalité. Que s’était-il passé ?
Je ne pourrais jamais vivre sans elle. Comment pouvait-elle balayer d’un revers de sa main cinq ans de notre vie ? Comment pouvait-elle effacer d’un simple coup de fil trois ans de vie commune ?
Je n’ai même pas su hurler dans le combiné qui venait de me précipiter dans l’abîme sidéral. L’angoisse était là à présent. L’angoisse du cosmonaute lâché dans l’espace sans sa réserve d’oxygène. Je dérivais, sans port, sans amarres dans un monde en carton pâte qui s’effondrait après un simple coup de fil. J’avais envie de pleurer….
Je me souvint subitement de Monsieur Marty, mon instituteur de CE2, un être adorable, un papy, qui se tuait encore à nous expliquer que les garçons ne devaient pas pleurer. J’avais envie de pleurer quand je l’entendais dire ça. Mais quelque part j’étais marqué par ses mots et je n’arrivais pas à pleurer, même pas maintenant.
- Carole ?
La tonalité à retenti et j’ai senti le goût de la solitude monter dans ma bouche. Un goût acre et absurde. Je sentais mes jambes devenir molles et le sol se dérober sous mes pieds.
J’ai revu son visage chiffonné du matin au réveil, sa chevelure posée sur l’oreiller. Plus jamais je ne passerais mes doigts sur sa joue, plus jamais je ne sentirais sur ma peau son souffle doux et chaud, plus jamais son regard ne m’effleurerait…
Son absence s’installa comme une douleur sourde. La colère s’est levée, la haine ! Je la haïssais autant que je l’aimais . Je comprenais aussi à quel point je l’aimais et je réalisais brusquement le peu de fois que je le lui avais dit. Je n’avais pas su prendre conscience de chaque instant, je n’avais pas su déguster le bonheur qui m’était donné. En ce mercredi d’avril il était trop tard, beaucoup trop tard.
Je ne voulais pas que toutes ces images deviennent des souvenirs. Je voulais tout conserver, tout retenir. Les interrogations se pressaient dans mon esprit. Qu’est-ce que j’avais aimé chez elle ? Qu’est-ce qu’elle avait aimé chez moi ? Il fallait que je me résigne à la garder parmi mes souvenirs et je ne le voulais pas. Carole avait décidé pour lui et sans lui.
Mon monde venait de se vider de sa substance. Il n’ était plus qu’un cadavre inerte et absurde. Qui le ferait vibrer maintenant ? Elle m’avait communiqué le sens de la vie et le sens du rire, son insolence, sont goût pour les mimiques et les grimaces.
Elle venait de me quitter et avec elle s’envolaient la fraîcheur de vivre, les lagons bleus et les ciels étoilés. Les fleurs au printemps et les premières chaleurs de l’été n’auraient plus la même saveur. Elle avait tout rayé, tout balayé.
Les sanglots sont venus tout seuls. Ils venaient de loin, de plus loin que Carole et l’amour que je lui portais. Je me sentais nu et vide comme à ma naissance. Il pleuvait sur mon cœur des larmes de désespoir.
Les premières nuits je la cherchais dans le lit, ensuite elle venait régulièrement hanter mes rêves. Maintenant il n’y avait plus aucune trace d’elle dans la maison. J’ai jeté toutes les affaires que Carole n’avait pas récupéré. Le passé se dissipe et même si je sais au fond de moi que cette combinaison ne se reproduirait plus jamais, il fallait réapprendre à vivre, réapprendre tous les gestes de la vie quotidienne, apprendre a juguler tous les souvenirs pour devenir un autre. Il fallait renaître pour pouvoir peut-être un autre jour revivre ailleurs avec une autre.
Emmy
14.09.06










