Voyage Intérieur

Nouvelles -

Pour faire parler les gens

le 02/01/2008 à 21h38

 

Arrêtez ! Vous ne voyez pas que vous allez tout faire tomber ?

Nina n’en pouvait plus de se lever tous les matins à trois heures. Quelques mois après la fin de ses études en voyant qu’elle n’arrivait pas à trouver un poste de secrétaire d’accueil, elle décida de travailler avec ses parents. Après tout elle leur devait bien ça. Ils avaient embauché trois vendeuses depuis deux mois et aucune n’avait résisté au-delà de la période d’essai. Elles ont trouvé le travail trop pénible.

Aujourd’hui aussi elle était débout à trois heures, prête à trois heures et demi pour accompagner son père au marché de gros. Il fallait y être de bonne heure si on voulait avoir de la bonne marchandise. A quatre heures ont pouvait encore choisir. Et la qualité c’est ce qui avait sauvé l’affaire de ses parents à l’heure ou les gens ne font plus leurs courses que dans les supermarchés.


Danielle et Sylvian étaient marchands des quatre saisons. Un tout petit magasin dans un quartier populaire de la ville et une camionnette qui leur permettait de faire les marchés. Danielle gérait le magasin et Sylvian faisait les marchés, aidé par sa mère tant qu’elle avait été valide. Mamie Yvette ne pouvait plus faire les marchés depuis bientôt deux ans. Sylvian avait embauché une jeune vendeuse qui les a quittés à la naissance de son premier enfant. Depuis, il n’était pas arrivé à en trouver d’autre.

Arrêtez, je vous dis !

Nina s’énervait ce matin. Elle était épuisée. Heureusement elle allait pouvoir dormir demain. Un seul jour de repos par semaine était loin d’être suffisant.
Une bonne femme mal fagotée s’entêtait à vouloir attraper les pommes du dessous. Nina eut envie de la baffer. La femme a du le sentir et en posant la corbeille, est partie faire ses courses ailleurs.

Une de perdue, dix de retrouvées, se dit Nina. Et en effet, le marché commença à s’animer. En ce début d’été il fleurissait de couleurs et de senteurs. Nina avait dressé consciencieusement l’étal, des pyramides pour les fruits, des lignes pour les légumes, en tenant compte des mouvements du soleil au long de la matinée afin de préserver les légumes les plus fragiles.

Elle regrettait qu’il n’y ait quasiment plus de salade frisée. La laitue était bien trop fragile en cette saison. Elle aimait la batavia mais pas ses clients. Laitue blonde, feuille de chêne, roquette et mâche de louviers. Les tomates bien rouges et charnues jouxtaient les poivrons verts et les aubergines. Quelques courgettes, des concombres, de belles carottes et des oignons tendres. Tout ce qu’il fallait pour le bonheur d’une assiette de salade.

Côté fruits : pommes, pêches, nectarines, brugnons et abricots. Dans un panier en osier, les plus belles cerises que Nina avait vu depuis le début de la saison. Noires et odorantes elles appelaient à la gourmandise.

Bananes, ananas et caramboles pour une note exotique. Ils auraient même pu acheter du raisin du Chili mais ils se sont abstenus. L’automne se chargera de leur emmener des raisins de pays, plus sucrés et plus juteux.

Pommes de terre, oignons, échalotes, ail et persil. Il est fini le temps des soupes ou navets et céleri branche égayaient le coin des légumes « pas nobles ». Quand Sylvian entendait Nina prononcer ces deux mots il piquait sa colère. Il lui demandait systématiquement pourquoi les pommes de terre ne seraient pas nobles et lui parlait du gratin de Mamie Yvette. Nina en profitait pour taquiner son père, déjà énervé, au sujet de l’origine de son prénom.

C’est avec une bouche pleine de patates que Mamie a choisi ton prénom ? Sylvain oui mais pas Sylvian !!!

Sylvian éclata de rire. Il en avait fait couler de l’encre ce prénom. Il n’a jamais croisé d’autre Sylvian de sa vie. Quand on lui demande pourquoi Sylvian et non Sylvain il répond « pour faire parler les gens ».

Emmy 2.01.08



Amour et Passion

le 02/01/2008 à 21h28

Brenda épousait finalement John !

Dehors il faisait une chaleur caniculaire. Monique regardait comme tous les jours « Amour et passion » à l’abri de sa climatisation flambant neuve. Comment sortir par une chaleur pareille ! Même les chats restaient à l’ombre et se seraient faufilés dans la maison si elle les avait laissé faire. Mais il n’en était pas question. Son premier chat, Gaspard, eut le droit de vivre à l’intérieur mais depuis qu’elle avait commencé à s’occuper des chats errants de sa ville, elle ne pouvait pas se permettre de les laisser entrer. Elle avait fait construire un abri de jardin suffisamment grand pour qu’ils y soient à l’aise. Elle avait fait recouvrir le sol de sable et fait percer quelques chatières par-ci par-là de façon que l’accès leur devienne facile.
Monique leur rendait visite deux fois par jour pour leur donner à manger et s’assurer qu’ils avaient de l’eau en quantité suffisante.

Quelle fête somptueuse ! Trois cents invités, traiteur et deux orchestres, classique pour la cérémonie et le repas, variétés pour l’après. Décidément ces américains savaient y faire. Surtout les riches. Elle se disait que tout cela était bien loin de la réalité, de sa réalité, mais elle avait du mal à décrocher de cette histoire qui pourtant avançait trop doucement.

De toutes façons il faisait trop chaud pour profiter du jardin et puis, elle n’avait pas envie de voir du monde. Pour s’entendre dire « mémère aux chats » ce n’était pas la peine. Tout le quartier l’appelait comme ça maintenant et bientôt toute la ville, se disait-elle. Monique s’en moquait ! Du moins elle le faisait entendre haut et fort comme ça.

Le champagne coule a flots ! Elle n’avait jamais vu autant de variétés d’amuse-bouche ! Et les boissons ! Toute sorte de cocktails servis par des barmans en tenue blanche. Ca fait quand même rêver ! Puis que de beaux barmans !
Et les tables ! Elle n’en avait jamais vu d’aussi belles. Des tables rondes pour six ou peut-être pour huit, drapées de nappes ivoire et grenat, garnies de fleurs, de cristal et de porcelaine d’une blancheur immaculée.

On sonne !
Monique hésite, elle ne voudrait pas rater la première danse, celle de la mariée avec son père. Le rôle du père est tenu par l’acteur le plus distinguée de la série.

On sonne encore !
Il va falloir aller ouvrir, se dit-elle. Qui peut bien être à cette heure-ci et avec une chaleur pareille ! Comme s’ils ne savaient pas que je regarde « Amour et Passion » !

Finalement elle se lève, un œil rivé sur la télévision pour ne pas rater le père et va ouvrir la porte. Personne. Elle se dit que les gens n’ont plus de patience de nos jours.

Ah le voilà ! Il est non seulement beau mais distingué. L’autre soir, quand elle a voulu en parler à sa fille au téléphone, Monique a été incapable de lui donner son nom. Si seulement elle était plus jeune, elle pourrait même en tomber amoureuse.

Il danse comme un roi et il regarde sa fille attendri. Ils ont les yeux bleus tous les deux. Monique a toujours eu un faible pour les yeux bleus. René, son défunt mari, avait des yeux d’un bleu limpide, gais et brillants. C’est peut-être pour cela que ses chats préférés sont les siamois. Elle en a un couple en ce moment. La femelle devait être pleine quand Monique les a recueillis, elle a eu une portée de quatre petits siamois qui ont été placés sans problème. Comment ne pas craquer devant des yeux aussi bleus ?

Ils tournent autour de la piste dans une valse parfaite. René n’aimait pas danser. Monique se sentit frustrée pendant longtemps. Si par hasard elle acceptait de danser avec quelqu’un d’autre elle n’y prenait pas vraiment du plaisir. Elle aurait tant aimé que René la fasse danser !

Monique se retourne en entendant la porte s’ouvrir. Elle proteste, elle veut terminer de regarder « Amour et Passion » mais l’infirmière s’y oppose. Elle ne veut pas bouger, elle rétorque qu’après le feuilleton elle doit aller nourrir les chats.

L’infirmière la prend par le bras, la fait se lever et sortir de la chambre.

Allons, Madame Marin, cet épisode vous le connaissez par cœur et vos chats sont très bien là où ils sont. Par contre, votre chocolat refroidit, lui !

Monique se laisse faire, une larme coule le long de sa joue.



Emmy 02.01.08


Une sur Deux

le 02/01/2008 à 21h13

 

Une sur deux

Le soleil de l’après-midi illumine le square. Vincent est là avec Bonzo, son royal bâtard comme il l’appelle. Il y a des jours ou il se dit que si Bonzo n’était pas là il resterait cloîtré chez lui, à garder cette maison qui lui échappe au fur et à mesure que le divorce se règle. Et dire qu’il a passé des années entières à la restaurer, à la décorer. Et dire qu’il a laissé de côté ses passions pour pouvoir rendre cette maison non seulement habitable mais accueillante pour sa femme et ses enfants. Plus maintenant, il se sent presque coupable de ne plus l’entretenir depuis qu’elle est partie. Son foyer n’existe plus. La mère de ses enfants n’est plus là, elle est partie avec un autre. Vincent ne s’est rendu compte de rien jusqu’au jour ou il l’a trouvée devant la porte avec ses valises bouclées pour lui dire au-revoir.

Il venait de terminer les travaux de la véranda. Il était content d’avoir réussi à agrandir un peu leur espace de vie.

Quelques semaines après son départ, il a trouvé Bonzo. C’est en partant à la pêche qu’il l’a aperçu couché sur le bas-côté de la départementale. Il s’est arrêté. Le chiot ne bougeait quasiment pas. Il l’a cru malade mais il était simplement affamé et effrayé. Ce furent les mots du vétérinaire de la SPA. Il leur a laissé le chiot et il est reparti.

Il a passé le reste de la matinée à penser à ce pauvre chien qui avait sans doute été abandonné quelques jours auparavant. Il n’avait que deux mois, peut-être moins. Il n’a pas pu ou pas voulu résister. Vers quatorze heures il est parti avec la ferme intention d’adopter le chiot et en espérant que quelqu’un d’autre ne l’avait pas déjà fait.

Vincent sentait son cœur battre, il était sur que les garçons allaient adorer !

En arrivant au refuge, il sentit le stress monter en lui. Et s’il n’était plus là ?
La personne qui assurait l’accueil avait changé. Il faillit faire demi-tour.
Etait-ce vraiment une bonne idée ? Il s’approcha de l’accueil et après avoir salué la jeune fille qui lui faisait face, il expliqua le motif de sa visite.

La réceptionniste appela le vétérinaire qui parût ravi de revoir Vincent. Il fût vraiment ravi quand celui-ci lui fit part de son intention d’adopter le chiot trouvé ce matin là.

Une heure après Vincent repartait Bonzo dans ses bras. Les débuts furent difficiles. Le chiot commença par faire pipi aussitôt monté dans la voiture. Heureusement il ne s’en aperçut qu’une fois arrivé chez lui. Il grogna, il essuya et mit Bonzo dans le garage avant d’aller vérifier si les enfants étaient rentrés du foot.

Ils n’étaient pas encore là mais ils ne devraient plus tarder. Et voilà que maintenant il commençait à douter de l’accueil que les garçons allaient réserver à Bonzo. Décidément tout ceci devenait compliqué. Il venait d’adopter un chiot qui avait commencé par pisser dans sa voiture et il ne savait même pas si ses enfants allaient aimer.

Le bruit du portail annonça l’arrivée des enfants. Vincent cessa de se questionner et laissa partir Bonzo qui, attiré par la conversation, fila direct vers les enfants.

Adoption immédiate ! Vincent les rejoignit avec un sourire. Il savait bien qu’il n’aurait pas du douter au dernier moment mais il était comme ça, anxieux de nature.

Maintenant que les enfants passaient une semaine sur deux chez leur mère, Bonzo était la seule présence, le seul être vivant qui savait lui donner, jour après jour, la sensation de servir à quelque chose. Des fois, il ne se faisait même pas à manger mais il n’oubliait jamais Bonzo, ce petit bout de chien qui l’aidait à s’accrocher à la vie même quand elle lui paraissait bien trop triste et bien trop vide.

Une semaine sur deux ! C’est ce que le juge avait décidé. Pourtant Vincent s’était battu pour avoir la garde exclusive des enfants.

« Elle est partie du jour au lendemain, Madame le juge ! Elle n’a même pas attendu que les enfants rentrent du collège. Elle ne les a même pas embrassés ! Elle ne nous a rien expliqué Madame le juge ! Elle nous a plantés là, seuls ! Plus de mère, plus personne jusqu’au jour ou vous nous avez convoqués pour la conciliation ! Le reste vous le savez, Madame le juge ! Dès que j’ai demandé la garde des enfants, de mes enfants, qu’elle n’avait pas revu depuis trois mois et demi, elle a refusé et elle est partie. C’est à moi de les garder, elle ne mérite même pas le droit de visite. »

Le juge n’a rien écouté, se dit Vincent. Comment peut-on confier la garde de deux adolescents à la femme qui les a abandonnés pour suivre un amant de passage ?

Bonzo aboie. Vincent voit le gardien arriver au loin. Le square va fermer. Plongé dans ses pensées n’a pas vu passer l’heure. Il est dix-sept heures trente. Janvier. Cela fait deux ans qu’il ne voit ses enfants qu’une semaine sur deux.



Emmy 02.01.08

Marine pleure I

le 05/01/2006 à 16h13


Marine pleure. Ses yeux ne cessent de couler. Assise sur le ponton où autrefois elle attendait Bruno, elle fixe l’horizon. Elle ne voit même pas les couleurs de ce coucher de soleil estival. Ce ciel enflammé ne la fait plus sourire.

Bruno est parti, à jamais sans doute. Elle tient dans ses mains un cahier qui contient l’essentiel de leur histoire, le cahier que Bruno lui a laissé en guise d’adieu, seuls deux mots en couverture : pour Marine.

Bruno le petit nouveau en classe de troisième, ce beau blond aux yeux verts avec un drôle d’accent. Bruno arrivait du Gard en plein milieu de l’année scolaire. Son père, ingénieur, venait d’être muté en Bretagne. Marine, au début, s’est moquée de son accent plein de soleil. Il lui a fallu de la patience et de la persévérance à Bruno pour supporter ses nouveaux camarades de classe. Leurs centres d’intérêt n’étaient pas du tout les mêmes. Bruno était plutôt effrayé par l’océan, par cette immensité d’eau toujours en mouvement. Marine, Erwan, Gwen et tous les autres le traitaient de mauviette quand il refusait de se baigner avec eux. Bruno n’arrivait pas à apprivoiser la peur des énormes vagues océanes. Il se sentait à la dérive, à la merci de cette étendue d’eau inconnue. A la merci de ce pays inconnu aux êtres peu accueillants.

Landerneau est pourtant une ville agréable à vivre. Dès son arrivée, Bruno a tout fait pour attirer l’attention de Marine, cette brune hermétique qui le dévisageait d’un air moqueur, qui osait lui faire répéter trois fois ses propos sous prétexte qu’elle ne comprenait pas son français. Ce petit bout de femme l’intriguait, il sentait tellement de fragilité cachée sous cette carapace d’oursin.

Marine était toujours escortée par Erwan et Gwen comme si elle avait peur des autres. Un drôle de trio en tout cas, très soudés et surtout en marge de tous et de tout. Pas des cancres, pas les premiers de la classe non plus, des élèves moyens mais qui sortaient de l’ordinaire pour Bruno. Aussi mystérieux que Marine.

Quelle était la force qui les maintenait ainsi soudés ? Bruno s’est souvent posé la question, d’autant plus qu’il aurait aimé intégrer le groupe.

Il se mit à les suivre dans leurs balades du mercredi. Ils erraient souvent du côte de l’Ėlorn, sur les chemins de halage. Bruno se demandait pourquoi. Pourquoi cet itinéraire et pourquoi toujours le même ? La seule variation était une boucle qui passait par le cimetière. Il n’a jamais osé les suivre dans le cimetière.

Avec le mois de juillet les vacances arrivèrent et Bruno craint de perdre de vue celle qui occupait de plus en plus ses pensées. Il avait entre-temps appris que Erwan et Gwen étaient cousins. Les deux escortes de Marine partirent chez leurs grands-parents, juste avant le quatorze juillet. Marine était enfin seule. C’était sans compter sur l’arrivée de Marie, la cousine vendéenne de Marine. Ils étaient bizarres dans la famille Nedelec, tous les prénoms commençaient par la lettre M depuis des générations.

 

Modeste Nedelec a épousé Mauricette

Ils ont donné naissance à Marcel et Mathilde

Marcel Nedelec a épousé Monique

Ils ont donné naissance à Michel et Martine

Michel Nedelec a épousé Marylise

Ils ont donné naissance à Marine, Matthieu et Maxime

 

Bruno avait appris tout ça lors d’un devoir de généalogie demandé par un de leurs professeurs. Marine ne traita que sa branche directe mais commenta la tradition familiale et l’attachement à l’initiale du prénom. Bruno remarqua effectivement que chez les Nedelec tous les prénoms commençaient par M mais aussi que les hommes Nedelec épousaient des femmes dont les prénoms commençaient par M.

Des fêlés,  pensa-t-il.

Il réussit à approcher Marie et Marine sur le port, elles flânaient au soleil en bavardant. Il les suivit pendant un moment sans se faire remarquer. Bruno choisit de les aborder quand elles se sont arrêtées pour acheter un cornet de glace. Il commanda à son tour un cornet vanille-fraise et dit au marchand « c’est pour moi » en lançant un sourire aux deux cousines.

Marine accueillit le sourire avec un « merci et bonjour Bruno » . Ils refirent le tour du port leurs glaces à la main et le sourire aux lèvres. Marine paraissait tout-à-coup détendue, pas du tout la même que quand Erwan et Gwen étaient là. Elle demanda à Bruno des précisions sur sa vie, s’intéressa aux nombreux déménagements et à la souffrance de Bruno à chaque fois que son père était muté et qu’il devait changer d’école. Bruno remarqua qu’elle ne le faisait plus répéter. Marine n’était pas la même qu’au collège !

 

Bruno dévisageait ces deux filles, ressemblantes comme deux gouttes d’eau, on aurait pu croire des jumelles. Après le port ils rejoignirent les rives de l’Elom et les chemins de halage. Bruno ne put résister et demanda à Marine pourquoi elle se promenait tout le temps sur ces lieux. Le visage de Marine se referma. Elle répondit « parce que »  et somma Marie de partir sous prétexte d’une visite qui devait déjà les attendre à la maison. Bruno resta planté là. Sans mots. Il venait de gâcher ce qu’il croyait être la chance d’approcher Marine.

 

Quelle ne fut sa surprise quand il aperçut Marine, seule, devant chez lui le lendemain en descendant acheter le pain. Elle était là, souriante. Elle s’excusa pour son départ de la veille en confiant à Bruno qu’il y avait un secret que Marie devait à tout prix ignorer. Bruno acheta deux croissants, ils les dégustèrent assis sur un banc dans le square à l’ombre d’un tilleul.  Marine parla à Bruno d’un terrible secret de famille en lui disant qu’elle ne pouvait rien lui révéler pour l’instant. L’imagination de Bruno devenait débordante, il insista auprès de Marine mais celle ci ne dit rien, elle lui promit de lui en parler dès le départ de Marie.

 

Il en imagina des choses en un mois, des adultères, des enfants illégitimes, des adoptions, des meurtres et pourquoi pas des enlèvements. Le secret de Marine devenait aussi obsessionnel que Marine elle-même. Bruno essaya d’enquêter pour obtenir des renseignements sur la famille Nedelec. Rien à faire et rien à dire, ses interlocuteurs paraissaient sincères quand ils les définissaient comme une famille sans histoires.

 

Marie rentra chez elle la veille du quinze août. Bruno attendait avec impatience de connaître le secret de famille de Marine mais elle ne sortait plus depuis le départ de sa cousine. Il l’aperçut enfin le jour de marché. Elle dégustait des yeux un étal de fruits et légumes, elle se promenait, au soleil, rêveuse.

Bruno s’approcha d’elle et la salua. Marine ne sourit même pas. Qu’avait donc cette fille ? Quel était ce terrible secret ? Pourquoi était-elle si triste aujourd’hui. Elle prétexta une course à faire pour sa mère et partit rapidement sans avoir échangé un seul mot avec Bruno.

 

Bruno devenait nerveux, cette histoire l’intriguait, Marine l’intriguait de plus en plus.

Il savait que Marine et lui seraient dans le même lycée à la rentrée mais ça ne le rassurait guère, il fallait qu’il parle à cette fille, qu’il lui rappelle son serment de tout lui raconter au départ de sa cousine.

 

Il décida de fréquenter les lieux que Marine fréquentait habituellement. C’est comme ça qu’il la croisa enfin, une semaine plus tard, sur le chemin de halage. Elle errait, taciturne, elle avait l’air tellement triste depuis le départ de Marie…

Bruno l’arrêta, il prit son bras pour la retenir, elle ne fit aucun effort pour partir.

« Marine, je veux savoir, il faut que tu me dises, il faut que tu me parles de ce secret. Tu avais promis, Marie est partie maintenant. »  Marine continuait de marcher sur le chemin sans s’arrêter et sans dire un mot. Ils marchèrent longtemps, au moins deux heures. Marine acquiesçait avec la tête aux propos de Bruno.

 

Ils arrivèrent près d’un pont en pierre. Marine s’approcha de l’eau et fondit en larmes. Bruno n’arrivait pas à la consoler, elle le laissa prendre la dans ses bras. « C’est ici, c’est ici ! »  Marine répétait sans cesse ces trois mots….

Quand elle fût enfin calme, elle raconta son terrible secret de famille à Bruno. En fait, Marie était sa sœur mais elle l’ignorait. Marie et Marine étaient jumelles. Leurs parents, Michel et Marylise, avaient décidé devant la stérilité de Martine, la sœur de Michel, de lui donner une de leurs jumelles. Tout avait été arrangé avec la complicité de l’obstétricien des deux femmes qui avait fait des fausses déclarations et laissé croire à la grossesse des deux belles-sœurs. Comme par hasard elles accouchèrent le même jour, à la maison. Pratique inusitée de nos jours qui demanda la présence du SAMU devant la porte dans le cas où il viendrait à y avoir des complications. Quand l’entourage questionnait sur l’accouchement à domicile, les deux femmes se retranchaient derrière l’avis de l’accoucheur et la discussion était close.

 

Depuis leur plus tendre enfance, tout avait été fait pour masquer la ressemblance des deux enfants. Marie a toujours eu les cheveux courts, Marine très longs. Martine habillait Marie dans un style très classique et féminin, Marylise habillait Marine dans un style anglais, velours, liberty, pulls à torsades, des vêtements beaux et confortables.

 

Marine se sentait libérée du poids de ce secret de famille que ses parents lui avaient confié un an plus tôt quand  elle se retrouva dans un état d’abattement total en apprenant que Marie partait pour Paris avec ses parents. Elle pleura longuement dans les bras de Bruno, les yeux rivés sur l’eau claire du canal, à l’endroit même ou ses parents lui avaient révélé ce lourd secret de famille

 

Bruno et Marine se promirent ce jour là de s’aimer à vie et signèrent leur promesse en mélangeant une goutte de leur sang. Bruno garda le secret de Marine, c’était un lien de plus avec cette fille mystérieuse, si belle et pourtant si triste. Il était son ange gardien, son refuge, son ami et son amoureux. Ils sont devenus inséparables. Marine en arrivait même à retrouver le sourire.

 

Rien ne pouvait les séparer, c’est du moins ce qu’ils pensaient. Bruno avait même réussi à se faire une place avec les deux jumelles. Le duo devenait trio quand Marie était là. Les parents de Marine appréciaient ce garçon poli et gai qui avait changé la vie de leur fille. Les deux adolescents allaient et venaient entre les deux maisons familiales, ils s’installaient tantôt chez Marine, tantôt chez Bruno pour le plus grand bonheur des deux familles.

 

 


Emmy

 

 

Je suis venu...

le 21/12/2005 à 15h03


Je suis venu vous dire…

Ma gorge se noue, je ne peux plus parler. Impossible d’articuler un son tellement l’émotion est forte. Il faut que je me ressaisisse. Inspiration, expiration, inspiration, expiration … au moins pendant deux minutes. Il faut bien que mes stages de sophrologie servent à quelque chose, surtout que j’ai payé cher.

Ca va aller, il faut que ça aille…  Bon, recommençons.

Bonsoir !  Je suis venu vous dire….

Non, non, ça ne va pas ! Il faut que je change le début, j’ai l’impression que je vais me mettre à chanter. Qui chantait ça déjà ? C’est une chanson de Gainsbourg, non ?

Revenons à nos moutons, enfin aux miens en tout cas.

Je crois que la sophrologie ne suffit pas. Je vais finir par faire comme Jane, pleurer. Quelle Jane ?  Alors là vous n’y mettez pas du votre, c’est clair !  Birkin voyons ! Quelle autre Jane voyez-vous sur ce texte là ?  Elle pleurait drôlement bien en tout cas.

Je me disais, parce que pour le moment je n’ai pas réussi à vous dire quoi que ce soit, je me disais donc que la sophrologie n’est pas suffisante. Je suis là planté devant vous, muet, depuis bientôt un quart d’heure et je n’ai pas réussi à vous parler. Remarquez, vu la façon dont vous me regardez, ce n'est pas étonnant, mettez-vous à ma place.  Les choses empirent, là je sais que je ne vais pas arriver à sortir un mot, je sens mes joues s’empourprer. Je vais encore avoir l’air d’un con !

Vous ne savez pas comment parler en public peut être difficile, c’est justement pour cela que je m’entraîne toujours devant mon miroir comme ce soir. En général j’y arrive. Une dernière tentative sinon demain je partirai encore en courant.

Inspiration, expiration, inspiration, expiration… 

« Ma Dame, je suis venu vous dire que je vous aime »

 
Emmy

17.09.05

 

Souvenirs

le 09/12/2005 à 08h29

Souvenirs

Décembre 2005.

 

J’aime regarder par la fenêtre. J’aime regarder l’horizon. Mes yeux se détendent et petit à petit et le paysage devient flou. Les collines perdent leurs couleurs d’origine pour se fondre dans le gris du ciel. Seules les couleurs d’automne perdurent en s’estompant vers le ce bleu plombé qui alourdit ma vie. Paysage d’aquarelle trop gris et trop mouillé que je me complais à contempler depuis cette chambre minuscule qui est devenue ma seule maison depuis déjà 10 ans. Je ne connais plus les paysages, je reconnais à peine les saisons. Je n’ai plus le goût des couleurs ni l’odeur de la terre mouillée après l’orage d’été. Seule la différence de température me fait dire que l’hiver ou l’été sont là. L’odeur des fleurs de printemps me manque. Je ne peux plus bêcher mon jardin, je n’ai plus de jardin,  je n’aurai plus jamais de jardin. Je n’ai plus rien d’ailleurs, plus personne. Au début que j’étais ici je pouvais en fermant les yeux sentir l’odeur du jasmin et des orangers en fleur, les odeurs enivrantes de ma vie. L’été j’aimais faire la sieste sous l’oranger et m’imprégner de chaleur et d’odeurs d’été. Les orangers autour du bassin ont toujours été mon refuge, depuis ma plus tendre enfance. Leur feuillage persistant et odorant me plongeait dans les rêves les plus tendres. L’enfant insomniaque que j’étais réussissait même à s’endormir dans cette atmosphère paisible et quasiment hors du temps.

A la mort de mes parents je fus saisi d’une folie irrépressible contre tout le jardin d’agrément mais je me retins aux abords du bassin et des orangers. Ils étaient mon seul refuge, mon seul lien avec la vie. Je vois encore mes parents assis sur le banc au bord du bassin leur livres à la main. Je les vois lire et puis commenter leurs lectures. Un sourire vers moi qui jouais assis à leurs pieds. J’avais 5 ans. J’avais 21 ans à leur mort. J’ai froid ici, j’ai toujours eu froid ici, même quand j’habitais un confortable appartement près de la Cannebière. La vie du quartier ne me changeait pas beaucoup de ma vie dans le domaine du temps de mes parents. L’accent était chantant et même si la température était plus fraîche la mer et le soleil étaient souvent de la partie. En emménageant j’avais retrouvé certains de mes voisins tous devenus citadins par la force des évènements. J’avais vingt-deux ans en 1962, vingt-deux ans le jour ou j’ai embarqué sur le « Ville d’Alger », vingt-deux ans le trois juillet 1962, le dernier jour ou j’ai aperçu les tramways d’Oran et la Brasserie Martinez vide, vingt-deux ans quand la désolation et le désespoir de mes gens m’a sauté à la figuré sans crier gare en me suppliant de refuser de regarder en direction de la métropole.

Tout au long de la traversée je fus incapable d’articuler un son. Je déambulais sur le pont avec pour seuls compagnons le vent et le bruit de la mer. Ce silence lourd ne parvenait pas à masquer les interrogations qui commençaient à emplir ma tête. J’étais en proie au manque total de repères. Soudainement  j’aperçus trois visages inconnus qui regardaient avec insistance dans ma direction.  Ils ne m’étaient pas vraiment inconnus à vrai dire. Ces regards je les avais déjà croisés quelque part. Mais ou ? En proie à la fatigue et à l’insomnie je décidais d’arrêter de marcher. Les visages de ces trois hommes, leurs regards donnaient subitement une raison à ma présence sur ce bateau. Le hasard avait certainement décidé que ma marche nocturne se terminerait là. Je ressentis pour la première fois depuis quelques jours un semblant d’apaisement.

Un diaporama emplissait ma tête, les images berçaient ma nuit, ma première nuit loin de ma terre. Mais le diaporama devenait rapidement horreur. Oran a perdu sa vie, Oran a perdu ses hommes. La fatigue gagna la bataille et je finis par m’endormir au petit matin. Le « ville d’Alger » est devenu l’espace d’une nuit une ombre de lui même. Balayés les rires de ceux qui rentraient l’été en métropole pour rendre visite à leur famille. Balayés les espoirs de ceux qui, comme mon père, partaient pour affaires en métropole la tête pleine d’innovations agricoles. Les vénérables vacanciers et les hommes d’affaires débordés avaient été remplacés par les « déportés politiques », des fugitifs, des rapatriés.

Comment continuer de croire en la démocratie si bien dépeinte dans nos livres d’histoire quand on nous obligeait à fuir notre pays en laissant toutes nos possessions et notre culture ?  Nous n’étions pas des voleurs et pourtant..    Nos ancêtres débarqués sur ces terres arides et incultes avec pour seul bien un ballot porté sur leurs épaules, ont du se retourner dans leurs tombes devant cette humiliation.

Pendant que ma tête se perdait dans ce genre de réflexions, les voyageurs commençaient à s’agiter et à devenir bavards. Alors, pendant que je pense encore au départ d’hier et à l’arrivée d’aujourd’hui, je scrute l’horizon. De plus en plus de monde se met à regarder au large en silence. La côte blanchâtre des Calanques de Marseille commence à apparaître. Je me sens happé corps et âme par ce changement de décor. Je balaye du regard ce rivage sur toute sa largeur en scrutant attentivement chaque détail pour les découvrir, comme si je cherchais à en examiner les repères dans le but de les apprivoiser. Je sais au plus profond de moi que même si je devais élire domicile dans ce beau Marseille qui s’ouvre à moi, il ne pourra jamais remplacer ma ville d’Oran.

 

Malgré tout, dès que le bateau s’approche du quai je me sens basculer en mode « futur ».

 

Emmy

10.12.09

 

Merci à Manu, Emmanuel, qui a inspiré cette nouvelle

L'Erreur

le 20/11/2005 à 21h59

L’erreur

 

Encore une fois, je ne fais que ça, me tromper. Je ne sais rien faire sans commettre des erreurs. Déjà a l’école c’était comme ça, mon père me l’a toujours dit : Carole tu es une bonne à rien !  Maman avait beau lui dire que ce n’était pas vrai, que je n’étais pas moins douée que les autres enfants, il refusait de l’entendre. Mon père ne voulait pas d’enfant. Il ne m’aimait pas. Quand ma mère disait que j’étais une enfant normale il lui rétorquait méchamment qu’elle était folle, qu’elle n’avait aucun discernement et clôturait la discussion en lui disant : «  je sais ce que tu veux, tu veux un autre enfant mais ce coup-ci tu ne m’auras pas » 

J’ai grandi au milieu des disputes de mes parents à mon sujet. J’ai grandi comme une erreur, d’erreur en erreur. Je suis un accident, une erreur de la nature, un enfant né par erreur. J’ai été un poignard dans la main de mon père, il s’est toujours servi de moi pour rappeler à ma mère que j’étais une erreur, une abominable erreur.

Il lui rappelait aussi avec d’autres mots et quand les mots ne suffisaient pas à son goût il joignait le geste au mot et il la frappait.  

J’étais le boulet au pied de mon père, j’étais celle pour qui il s’est vu privé de sa liberté à vingt deux ans. Déjà toute petite il me prenait par les cheveux et il me déposait devant ma mère en criant : « tu l’as voulue, et bien tu l’as !  Regarde cette ratée, elle est bien de toi, regarde comme elle te ressemble » .

Mon père, un homme respectable, pour preuve, il avait épousé ma mère quand elle s’était retrouvée enceinte. Mes grands-parents maternels le définissaient ainsi. Respectable, courageux, vaillant. Un homme qui sait prendre ses responsabilités. 

Mon père ne respectait pas ma mère, il ne parlait jamais de grossesse ou de bébé, il ne savait parler que d’enfant dans le dos. Maman s’est occupée de moi jusqu’à ma rentrée au Cours Préparatoire, elle a arrêté de travailler quand elle a épousé mon père pour reprendre l’année de mes six ans.

Le sourire lui est revenu. A cette période là mon père a commencé à beaucoup se déplacer pour son travail. Nos semaines étaient tranquilles en attendant la déferlante du week-end. Il rentrait le vendredi soir, souvent très tard, il ne venait jamais m’embrasser. Je savais qu’il était rentré parce que je l’entendais crier dans leur chambre. Souvent maman pleurait. Des fois il restait, des fois il repartait aussitôt et il ne rentrait que le lendemain dans l’après-midi. 

Il m’arrivait déjà à cette époque là de souhaiter qu’il ne rentre plus, de souhaiter sa mort. Je n’aimais pas voir maman pleurer.  Maman essayait de m’épargner au maximum les colères de mon père, c’est pour cela qu’à l’age de dix ans je suis devenue interne. J’ai aimé l’internat, même si c’était chez les sœurs et que l’uniforme était obligatoire et très moche. 

J’ai aimé l’internat, j’ai aimé l’école, j’ai aimé apprendre. L’apprentissage est devenu le seul but, le seul moteur de ma vie. Je rentrais à la maison environ un week-end sur deux. Maman venait me chercher et ensuite, arrivées à la maison, elle s’enfermait dans sa chambre. Je ne la voyais presque pas, je ne voyais presque pas mon père non plus. Je savais qu’il habitait toujours à la maison car maman lavait et repassait son linge, que ses affaires étaient toujours dans la chambre. J’avais un père fantôme et une maman triste.  

J’ai fini par questionner maman. Elle m’a expliqué que mon père n’était pas souvent à la maison, qu’il n’était pas heureux avec elle. Elle a rajouté que j’étais maintenant assez grande pour apprendre que mon père avait une autre famille, ailleurs, une autre femme, deux enfants... 

Ce jour là j’ai pleuré et j’ai eu, pour la première fois de ma vie, envie de mourir.  Pourquoi ma mère supportait ça ? Pourquoi ? La réponse était évidente : à cause de moi, à cause de son erreur. J’étais une erreur ! 

Un dimanche matin, j’avais quinze ans à ce moment là, j’ai été réveillée par des cris venant de la chambre de maman. Mon père était revenu. Je suis descendue sans faire de bruit et je me suis approchée de la porte de la chambre. Le ton montait, mon père venait de se faire virer par son autre femme et il criait contre ma mère l’accusant d’en être la coupable. De toutes façons, disait-il, tout allait de travers dans sa vie depuis qu’il avait croisé ma mère. 

J’ai essayé de regarder par le trou de la serrure, je ne voyais rien, il faisait noir. La pendule du salon m’a fait prendre conscience qu’il était très tôt, cinq heures. Il était rentré quand ? A quelle heure ? Pourquoi la lumière de la chambre était éteinte ? Pourquoi je n’entendais pas ma mère ? Pourquoi elle ne disait rien ?

J’ai poussé doucement  la porte, il avait attaché maman au lit et il lui avait bâillonné la bouche avec un foulard, il la frappait avec ses poings.  Il ne m’a pas entendue.  

Je suis ressortie pour prendre un couteau dans la cuisine et je le lui ai planté dans le dos de toutes mes forces.  

J’avais quinze ans quand  j’ai tué mon père.

 

Emmy

20.11.05

 

 Ce texte à été ecrit pour le blog TERTULIA en réponse au sujet lance par Lilli :
"Allons jusqu'au bout de nos erreurs,sinon nous ne saurons jamais pourquoi il ne fallait pas les commettre"          
 Bernard Werber
 
Rendez-nous visite sur Tertulia      http://tertulia.bloxode.com/
 
 
 

Mutation

le 04/09/2005 à 10h33
J’ai décidé d’apprendre à vivre simplement. Après ma journée de travail je suis allée faire mes courses. J’ai souri, comme la ménagère dont la seule sortie en ville de la semaine est celle destinée à faire les courses, de préférence avec monsieur. Généralement la sortie hebdomadaire est suivie religieusement d’un repas à la cafétéria du coin.

J’ai choisi un magasin que je n’ai pas l’habitude de fréquenter pour mieux me laisser séduire par la situation. Le Carrouf de la Zone Commerciale des Aigrettes. Le trajet est suffisamment  long pour me permettre de me préparer psychologiquement à cette grande première. J’ai pris la précaution de me procurer un jeton à l’insigne du même magasin et de choisir un caddie en parfait état. Il ne faut rien négliger.

Rien ! Tout est important, du choix de la tenue au choix des horaires. Les magasins sont sonorisés différemment le matin et le soir, les odeurs, vraies ou synthétiques qu’y règnent sont aussi différentes : boulangerie le matin, traiteur le midi, pâtisserie le soir…

Je roule mon caddie flambant neuf dans les allées. Disciplinée, je les parcours toutes, une à une : électroménager, hi-fi, librairie, disques, rayon rentrée… ma liste des courses à la main. J’ai décidé de m’accorder aussi un achat plaisir, juste un. Quelque chose dont je n’ai pas besoin, juste envie. J’arrive dans le secteur alimentation. Voyons, un coup d’œil sur ma liste : céréales au chocolat, biscottes, biscuits, café, sucre en poudre…  le fond de mon caddie commence à être bien garni. Je choisis les produits calmement. Je découvre la façon dont ils sont positionnés dans les rayons : les grandes marques à portée des yeux et de main, les marques magasin au raz du sol, je plains les mamies qui ont mal aux genoux, elles achètent forcément cher les pauvres.

Finalement ce n’est pas une corvée si désagréable que ça de faire ses courses. Rayon frais : des yaourts, beurre doux, beurre demi-sel, fromage râpé, crèmes caramel..  Fromage à la coupe : cantal entre-deux, comté, brie et pelardon de chèvre.  Légumes : poivrons, aubergines, tomates en grappe, salade frisée. J’arrive enfin au rayon des boissons : deux packs de lait, deux packs d’eau, un pack de cola…

Je perds mon calme et mon plaisir disparaît instantanément : soit je pose mes packs sur les courses déjà dans le caddie, et par la même occasion j’écrase tout ; soit je sors toutes les courses du caddie pour déposer mes packs au fond. J’opte pour la deuxième solution, je pousse, j’empile et je finis par réussir à mettre les packs au fond.

Il faut souffler. Je n’ai toujours pas pensé à mon achat plaisir….  J’arrive dans le rayon ménager : papier essuie-tout, papier toilette, mon caddie prend des proportions. Papier aluminium, pinces à linge. Mes courses sont finies et je n’ai rien vu dans le magasin qui me fasse plaisir. Il faut penser à regagner la caisse. J’amorce un demi-tour sur place dans le rayon ménager et là je reste figée. Devant mes yeux une bassine rectangulaire d’un vert quasi fluo. Je ne peux pas résister, je la prends dans les mains, je la regarde, je la touche et je l’ajoute à mon caddie. Quel pied ! Je viens de trouver la bassine de mes rêves !

Emmy

 

Ingrid

le 17/06/2005 à 23h56
Ingrid

*********

Elle guette à travers la haie de cyprès bleus. Elle se dit souvent qu’elle demanderait bien à avoir aussi des yeux derrière la tête. Si son père la surprend elle va encore avoir des problèmes. Elle est méchante. Elle sait qu’il ne faut pas regarder à travers la haie mais elle ne peut pas s’en empêcher. Elle aperçoit au loin les enfants dans la cour de l’école, elle les entend et essaye de les écouter.
Des fois elle voit et écoute les conversations des voisins sur le chemin juste derrière la haie. Ils racontent leur vie, parlent de leurs enfants, des soucis et des bonheurs de tous les jours. Du prix des pêches et de la qualité de l’eau. D’autres fois ils parlent de choses qu’elle ne comprend pas. Elle vit dans une résidence, un genre de lotissement privé avec environ une trentaine de villas toutes identiques. Seulement la couleur des façades les différencie les unes des autres. Elle avait tout bien regardé le jour ou ils ont emménagé, elle scrutait ce nouveau cadre de vie le sourire aux lèvres. Elle se disait que c’était beau et calme et que sa vie serait sans doute plus agréable ici qu’en ville. Elle avait vu l’école aussi. Des bâtiments flambant neufs et un terrain de sport immense.
Elle ne se doutait pas un seul instant que sa vie ici serait la même que dans l’appartement du cinquième étage ou elle habitait auparavant.
Interdiction de sortir. Interdiction de regarder par la fenêtre… ici elle pouvait regarder par la fenêtre mais elle ne voyait rien du monde extérieur. La haie de cyprès bleus l’en empêchait. Elle se collait donc à cette haie large et épaisse pour essayer de trouver et éventuellement de faire un trou dans la végétation et ainsi pouvoir regarder le monde.
Son seul contact avec le monde extérieur était la télévision. Ils n’avaient même pas le téléphone. Seul un portable que son père gardait en permanence sur lui. Il sortait très peu, il dormait beaucoup et il était en permanence de mauvaise humeur.
Elle savait que c’était de sa faute à elle, il le lui disait et répétait tous les jours. Et comme elle ne comprenait pas il était obligé de la taper quand elle lui désobéissait.
A quoi bon sortir dans la rue dans cette ville ou elle ne connaissait personne dans ce pays dont elle commençait seulement à comprendre la langue ?
Sa mère lui manquait, elle pleurait souvent dans son lit la nuit, sous les couvertures pour éviter que son père l’entende et pour éviter les coups. Ils avaient beaucoup roulé. D’abord cet appartement lugubre aux fenêtres fermées même en plein jour. Ensuite cette maison isolée.
Son père était venue la prendre pour le week-end, il lui avait promis le parc Astérix. Il l’a enlevée, il y a maintenant deux ans. Ils sont en cavale. Elle pense bien qu’ils sont en Italie, le pays d’origine de son père.
Il y a des jours ou Ingrid voudrait mourir.

Emmy
15.06.05

Reincarnation

le 17/06/2005 à 22h14
Réincarnation

*********

Cette question m’a servi durant des mois aussi bien que le compte-moutons. Il faut dire que j’avais sans doute épuisé tous les moutons français et étrangers afin de trouver un sommeil qui refusait obstinément de venir à moi.
J’avais donc ouvert le sujet « réincarnation ». C’est apaisant de s’imaginer réincarné en bête. Jamais en être humain, non !
J’étais à cette époque persuadée que chaque humain avait son lot de malheur et donc d’insomnie. Je me disais aussi qu’on omettait volontairement de nous donner une « notice d’utilisation » à la naissance. Je l’imaginais comme un livret annexe au carnet de santé remis par toutes les maternités de France et de Navarre. D’abord à l’intention des parents, ensuite de l’individu lui même.
Je me disais que je me verrais bien en lézard, moi qui adore dorer au soleil de printemps. Je m’y voyais et c’est en essayant de ressentir la caresse des doux rayons de soleil que le sommeil venait enfin à moi.

D’autres fois, je me disais que « chat » me conviendrait bien aussi. Une vie bien plus légère que celle du chien. On ne demande que très rarement à un chat de se rendre utile. Je m’imaginais bien sur en chat de ville, chat de salon qui se fait dorloter par une maîtresse oisive et câline. J’avais un peu plus de mal à trouver le sommeil dans ce scénario précis. Comme si le fait d’être confiné dans une maison me gênait.
Il fallait modifier mon histoire. Je ne le fis jamais. Je passais simplement à un autre animal.

Je ne vous ferai pas le récit détaillé de tous mes scénarios anti-insomnie, je vous dirai simplement que maintenant je dors comme une marmotte.

Emmy
14.06.05

©2006 - Bloxode.com est un service gratuit de Lexode.com - Prévenir d'un abus - Conditions d'utilisation