Marine pleure. Ses yeux ne cessent de couler. Assise sur le ponton où autrefois elle attendait Bruno, elle fixe l’horizon. Elle ne voit même pas les couleurs de ce coucher de soleil estival. Ce ciel enflammé ne la fait plus sourire.
Bruno est parti, à jamais sans doute. Elle tient dans ses mains un cahier qui contient l’essentiel de leur histoire, le cahier que Bruno lui a laissé en guise d’adieu, seuls deux mots en couverture : pour Marine.
Bruno le petit nouveau en classe de troisième, ce beau blond aux yeux verts avec un drôle d’accent. Bruno arrivait du Gard en plein milieu de l’année scolaire. Son père, ingénieur, venait d’être muté en Bretagne. Marine, au début, s’est moquée de son accent plein de soleil. Il lui a fallu de la patience et de la persévérance à Bruno pour supporter ses nouveaux camarades de classe. Leurs centres d’intérêt n’étaient pas du tout les mêmes. Bruno était plutôt effrayé par l’océan, par cette immensité d’eau toujours en mouvement. Marine, Erwan, Gwen et tous les autres le traitaient de mauviette quand il refusait de se baigner avec eux. Bruno n’arrivait pas à apprivoiser la peur des énormes vagues océanes. Il se sentait à la dérive, à la merci de cette étendue d’eau inconnue. A la merci de ce pays inconnu aux êtres peu accueillants.
Landerneau est pourtant une ville agréable à vivre. Dès son arrivée, Bruno a tout fait pour attirer l’attention de Marine, cette brune hermétique qui le dévisageait d’un air moqueur, qui osait lui faire répéter trois fois ses propos sous prétexte qu’elle ne comprenait pas son français. Ce petit bout de femme l’intriguait, il sentait tellement de fragilité cachée sous cette carapace d’oursin.
Marine était toujours escortée par Erwan et Gwen comme si elle avait peur des autres. Un drôle de trio en tout cas, très soudés et surtout en marge de tous et de tout. Pas des cancres, pas les premiers de la classe non plus, des élèves moyens mais qui sortaient de l’ordinaire pour Bruno. Aussi mystérieux que Marine.
Quelle était la force qui les maintenait ainsi soudés ? Bruno s’est souvent posé la question, d’autant plus qu’il aurait aimé intégrer le groupe.
Il se mit à les suivre dans leurs balades du mercredi. Ils erraient souvent du côte de l’Ėlorn, sur les chemins de halage. Bruno se demandait pourquoi. Pourquoi cet itinéraire et pourquoi toujours le même ? La seule variation était une boucle qui passait par le cimetière. Il n’a jamais osé les suivre dans le cimetière.
Avec le mois de juillet les vacances arrivèrent et Bruno craint de perdre de vue celle qui occupait de plus en plus ses pensées. Il avait entre-temps appris que Erwan et Gwen étaient cousins. Les deux escortes de Marine partirent chez leurs grands-parents, juste avant le quatorze juillet. Marine était enfin seule. C’était sans compter sur l’arrivée de Marie, la cousine vendéenne de Marine. Ils étaient bizarres dans la famille Nedelec, tous les prénoms commençaient par la lettre M depuis des générations.
Modeste Nedelec a épousé Mauricette
Ils ont donné naissance à Marcel et Mathilde
Marcel Nedelec a épousé Monique
Ils ont donné naissance à Michel et Martine
Michel Nedelec a épousé Marylise
Ils ont donné naissance à Marine, Matthieu et Maxime
Bruno avait appris tout ça lors d’un devoir de généalogie demandé par un de leurs professeurs. Marine ne traita que sa branche directe mais commenta la tradition familiale et l’attachement à l’initiale du prénom. Bruno remarqua effectivement que chez les Nedelec tous les prénoms commençaient par M mais aussi que les hommes Nedelec épousaient des femmes dont les prénoms commençaient par M.
Des fêlés, pensa-t-il.
Il réussit à approcher Marie et Marine sur le port, elles flânaient au soleil en bavardant. Il les suivit pendant un moment sans se faire remarquer. Bruno choisit de les aborder quand elles se sont arrêtées pour acheter un cornet de glace. Il commanda à son tour un cornet vanille-fraise et dit au marchand « c’est pour moi » en lançant un sourire aux deux cousines.
Marine accueillit le sourire avec un « merci et bonjour Bruno » . Ils refirent le tour du port leurs glaces à la main et le sourire aux lèvres. Marine paraissait tout-à-coup détendue, pas du tout la même que quand Erwan et Gwen étaient là. Elle demanda à Bruno des précisions sur sa vie, s’intéressa aux nombreux déménagements et à la souffrance de Bruno à chaque fois que son père était muté et qu’il devait changer d’école. Bruno remarqua qu’elle ne le faisait plus répéter. Marine n’était pas la même qu’au collège !
Bruno dévisageait ces deux filles, ressemblantes comme deux gouttes d’eau, on aurait pu croire des jumelles. Après le port ils rejoignirent les rives de l’Elom et les chemins de halage. Bruno ne put résister et demanda à Marine pourquoi elle se promenait tout le temps sur ces lieux. Le visage de Marine se referma. Elle répondit « parce que » et somma Marie de partir sous prétexte d’une visite qui devait déjà les attendre à la maison. Bruno resta planté là. Sans mots. Il venait de gâcher ce qu’il croyait être la chance d’approcher Marine.
Quelle ne fut sa surprise quand il aperçut Marine, seule, devant chez lui le lendemain en descendant acheter le pain. Elle était là, souriante. Elle s’excusa pour son départ de la veille en confiant à Bruno qu’il y avait un secret que Marie devait à tout prix ignorer. Bruno acheta deux croissants, ils les dégustèrent assis sur un banc dans le square à l’ombre d’un tilleul. Marine parla à Bruno d’un terrible secret de famille en lui disant qu’elle ne pouvait rien lui révéler pour l’instant. L’imagination de Bruno devenait débordante, il insista auprès de Marine mais celle ci ne dit rien, elle lui promit de lui en parler dès le départ de Marie.
Il en imagina des choses en un mois, des adultères, des enfants illégitimes, des adoptions, des meurtres et pourquoi pas des enlèvements. Le secret de Marine devenait aussi obsessionnel que Marine elle-même. Bruno essaya d’enquêter pour obtenir des renseignements sur la famille Nedelec. Rien à faire et rien à dire, ses interlocuteurs paraissaient sincères quand ils les définissaient comme une famille sans histoires.
Marie rentra chez elle la veille du quinze août. Bruno attendait avec impatience de connaître le secret de famille de Marine mais elle ne sortait plus depuis le départ de sa cousine. Il l’aperçut enfin le jour de marché. Elle dégustait des yeux un étal de fruits et légumes, elle se promenait, au soleil, rêveuse.
Bruno s’approcha d’elle et la salua. Marine ne sourit même pas. Qu’avait donc cette fille ? Quel était ce terrible secret ? Pourquoi était-elle si triste aujourd’hui. Elle prétexta une course à faire pour sa mère et partit rapidement sans avoir échangé un seul mot avec Bruno.
Bruno devenait nerveux, cette histoire l’intriguait, Marine l’intriguait de plus en plus.
Il savait que Marine et lui seraient dans le même lycée à la rentrée mais ça ne le rassurait guère, il fallait qu’il parle à cette fille, qu’il lui rappelle son serment de tout lui raconter au départ de sa cousine.
Il décida de fréquenter les lieux que Marine fréquentait habituellement. C’est comme ça qu’il la croisa enfin, une semaine plus tard, sur le chemin de halage. Elle errait, taciturne, elle avait l’air tellement triste depuis le départ de Marie…
Bruno l’arrêta, il prit son bras pour la retenir, elle ne fit aucun effort pour partir.
« Marine, je veux savoir, il faut que tu me dises, il faut que tu me parles de ce secret. Tu avais promis, Marie est partie maintenant. » Marine continuait de marcher sur le chemin sans s’arrêter et sans dire un mot. Ils marchèrent longtemps, au moins deux heures. Marine acquiesçait avec la tête aux propos de Bruno.
Ils arrivèrent près d’un pont en pierre. Marine s’approcha de l’eau et fondit en larmes. Bruno n’arrivait pas à la consoler, elle le laissa prendre la dans ses bras. « C’est ici, c’est ici ! » Marine répétait sans cesse ces trois mots….
Quand elle fût enfin calme, elle raconta son terrible secret de famille à Bruno. En fait, Marie était sa sœur mais elle l’ignorait. Marie et Marine étaient jumelles. Leurs parents, Michel et Marylise, avaient décidé devant la stérilité de Martine, la sœur de Michel, de lui donner une de leurs jumelles. Tout avait été arrangé avec la complicité de l’obstétricien des deux femmes qui avait fait des fausses déclarations et laissé croire à la grossesse des deux belles-sœurs. Comme par hasard elles accouchèrent le même jour, à la maison. Pratique inusitée de nos jours qui demanda la présence du SAMU devant la porte dans le cas où il viendrait à y avoir des complications. Quand l’entourage questionnait sur l’accouchement à domicile, les deux femmes se retranchaient derrière l’avis de l’accoucheur et la discussion était close.
Depuis leur plus tendre enfance, tout avait été fait pour masquer la ressemblance des deux enfants. Marie a toujours eu les cheveux courts, Marine très longs. Martine habillait Marie dans un style très classique et féminin, Marylise habillait Marine dans un style anglais, velours, liberty, pulls à torsades, des vêtements beaux et confortables.
Marine se sentait libérée du poids de ce secret de famille que ses parents lui avaient confié un an plus tôt quand elle se retrouva dans un état d’abattement total en apprenant que Marie partait pour Paris avec ses parents. Elle pleura longuement dans les bras de Bruno, les yeux rivés sur l’eau claire du canal, à l’endroit même ou ses parents lui avaient révélé ce lourd secret de famille
Bruno et Marine se promirent ce jour là de s’aimer à vie et signèrent leur promesse en mélangeant une goutte de leur sang. Bruno garda le secret de Marine, c’était un lien de plus avec cette fille mystérieuse, si belle et pourtant si triste. Il était son ange gardien, son refuge, son ami et son amoureux. Ils sont devenus inséparables. Marine en arrivait même à retrouver le sourire.
Rien ne pouvait les séparer, c’est du moins ce qu’ils pensaient. Bruno avait même réussi à se faire une place avec les deux jumelles. Le duo devenait trio quand Marie était là. Les parents de Marine appréciaient ce garçon poli et gai qui avait changé la vie de leur fille. Les deux adolescents allaient et venaient entre les deux maisons familiales, ils s’installaient tantôt chez Marine, tantôt chez Bruno pour le plus grand bonheur des deux familles.
Emmy